Mois d’Août
C’est encore l’été, je vous offre donc une nouvelle, pure fiction. Vous connaissez : « Toute ressemblance avec des personnes… » L’important n’est pas que le récit soit vrai, l’important est qu’il soit sincère.
********** . Une douce ataraxie, et après ? . ********
Juillet 2011, Plage du Men Du, Kerdual… l’enfance.
Allongée sur le sable, elle respire l’air salé, odeur de varech et de goémon. Mer basse. Elle revoit la petite fille insouciante à la pêche aux couteaux, seau rouge à la main, sel volé en cuisine, chapeau vissé sur boucles blondes, nez criblé de tâches de rousseur honnies, courir vers l’île aux fantômes. Elle se redresse brusquement. Ne pas laisser un soupçon de nostalgie vous ronger l’âme. LE PRESENT. Ici et maintenant, rien d’autre.
Trois ans déjà. Trois ans avec les cellules d’un autre. Trois ans de répit, de bonheur, de chagrins, de quand même…
« Dis-moi, qu’est ce qui a changé vraiment ? » lui avait demandé son docteur, son sauveur quelques mois après sa greffe. Silence, main dans les cheveux de poussin, sourire. « Tu vois cet olivier au fond du jardin ? Il était malade. Pour le sauver le jardinier a coupé toutes les branches. Il est laid n’est-ce pas ? Le tronc et les racines. Affreux non ? C’est moi, j’ai coupé toutes les branches mortes, elles repousseront au printemps, il refleurira dans quelques mois et nous goûterons une huile délicieuse ». Elle en doutait encore et rajouta. « Dis moi que tu le sais et je te croirai ». Elle l’avait toujours cru. Lui. Obstinément. Etre un survivant c’est faire semblant, faire comme si demain existait encore, comme si la vie et les êtres vous enchantaient encore. Elle disait vrai ; pour rendre le tronc plus fort, il avait fallu couper toutes les branches mortes, radicalement, résolument. Il avait fallu apprendre à se dé-nouer. Il avait fallu réapprendre à aimer le monde, à le redécouvrir. Avec deux béquilles d’abord, puis une, puis sans. Ces béquilles avaient des noms, des visages. Béquilles entre le passé et le présent, béquilles de patience et présence. Des amours inconditionnels et nourriciers. « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort ! » ? Tu veux rire Nietzsche ! Idée saugrenue, certitude d’abruti. Elle était fragile à tout, à tous, mais, c’est vrai capable de combattre fort, en mode survie.
Elle s’était souvent demandée pourquoi les hérissons la fascinaient. Bouilles d’anges, couverts d’épines, bourrés de puces. Elle en savait désormais la raison. Vulnérables, inadaptés. Comme eux, il fallait se frayer un chemin, traverser les routes, défier les fous du volant, avancer pour trouver l’ombre, la paix. Un besoin de sécurité sans cesse renouvelé. « La chance est un trait de caractère » disait Mark Twain. C’est cela, désormais elle était un hérisson chanceux.
Trois ans déjà. Trois ans de bonheur. Le bonheur se construit plus vite, plus fort sur un tapis de radicale douleur. Survivre c’était donc combattre. Tout, n’importe quoi. Combattre le tourbillon incessant de la peur et de la solitude. Longtemps déjà qu’elle était descendue de son arc de triomphe. Elle n’avait jamais été une courtisane. Mais là, c’était grave. Incapable de courbettes et de feintes. Des feintes pour une défunte ? Plus le temps. Survivre au débordement, au trop, au pas assez. Elle savait qu’elle n’avait rien gagné en indulgence. Bien au contraire. L’indulgence. Un luxe de superbes qui ne comptent pas les heures.
Trois années de paradoxes, d’incertitudes, de poings serrés qui laissaient pantois son entourage. Elle avait passé son monde au tamis. Un tamis bien serré qui ne libérait que les pépites. Son monde s’était rétréci, son cœur bétonné. Non, ce qui ne vous tue pas ne vous rend pas plus fort. Il vous rend fragile, si fragile, trop fragile…15 Août 2011, le Val Serein.
Revenons à la réalité.
Je voudrais dire ceci à mes compagnons d’armes et de larmes. On n’oublie jamais la peur et la solitude mais, on compense par une joie indéfectible. On est plus fragile certes, mais tellement plus vivant ! Les fleurs sont plus belles, plus odorantes, le sel plus salé, le miel plus sucré, la pluie plus douce, les embruns vous caressent. C’est cela …après… C’est vrai qu’il est plus difficile de composer avec tout, avec rien. Qu’importe ! Ceux qui restent près de vous vous aiment tant que vous n’avez ni regret ni remord d’avoir coupé les branches mortes. Et, peu à peu, jour après jour on réapprend la légèreté, l’insouciance… ave deux béquilles, puis une, puis sans.
Je veux écrire ceci aux familles de mes compagnons d’infortune. Vous aussi vous avez changé. N’ayez pas peur. Faites leur confiance. Ils / elles ont changé ? Vous avez raison. Ils / elles sont mieux !
Marie*
Un dernier mot. Depuis 3 ans, j’ai ajouté une étoile à mon prénom. C’est celle de Sirius qui me guide. Elle me rappelle que chaque jour est un cadeau.
Prenez soin de vous, prenez soin d’eux, on veille sur moi.
Ah oui, j’oubliais « Et après ? » Qu’importe, puisque c’est ici et maintenant.